Jensen Interceptor Automobile : Histoire, Caractéristiques et Héritage d’une Grande Tourisme Britannique d’Exception

Il existe dans l’histoire de l’automobile britannique des voitures qui, sans jamais avoir bénéficié de la notoriété planétaire d’une Aston Martin ou d’une Jaguar, ont laissé une empreinte indélébile dans l’esprit des connaisseurs et des collectionneurs du monde entier. La Jensen Interceptor est de celles-là. Produite entre 1966 et 1976 par la firme Jensen Motors de West Bromwich, dans les Midlands anglais, cette grande tourisme conjugue un style signé par les meilleurs carrossiers italiens de l’époque, une mécanique américaine généreuse et une âme résolument britannique. Oubliée pendant plusieurs décennies par le grand public, elle connaît aujourd’hui une renaissance spectaculaire sur le marché des voitures classiques, portée par des passionnés qui ont redécouvert ses qualités exceptionnelles et son caractère unique. Ce guide complet revient sur l’histoire, la mécanique, les versions et l’héritage de la Jensen Interceptor automobile, l’une des grandes touristes les plus attachantes et les plus méconnues du XXe siècle.

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JENSEN MOTORS : UNE FIRME BRITANNIQUE PAS COMME LES AUTRES

Pour comprendre la Jensen Interceptor, il faut d’abord saisir l’histoire et la philosophie de la firme qui l’a créée. Jensen Motors fut fondée en 1934 par les frères Alan et Richard Jensen, deux passionnés d’automobile qui débutèrent leur activité en réalisant des carrosseries spéciales sur des châssis existants avant de se lancer dans la production de véhicules complets. Basée à West Bromwich dans les Midlands, Jensen se distingua très tôt par une approche originale qui mêlait le savoir-faire artisanal britannique à une ouverture pragmatique vers des solutions techniques et esthétiques importées d’Italie ou d’Amérique.

La firme construisit une réputation solide dans les années 1950 et au début des années 1960, notamment grâce à la Jensen 541, une voiture au corps en fibre de verre dotée d’une élégance certaine, et à la CV8, un modèle équipé d’un V8 Chrysler qui préfigurait déjà la philosophie de l’Interceptor. Jensen travailla également comme sous-traitant carrossier pour d’autres constructeurs, notamment Austin-Healey, ce qui lui permit de maintenir son outil industriel actif et de développer des compétences techniques très diversifiées.

Cette double culture, technique et artisanale, ainsi que l’absence de complexe face aux solutions venues d’ailleurs, est au coeur de ce qui rend la Jensen Interceptor si particulière. Là où d’autres constructeurs britanniques auraient insisté pour développer leur propre moteur, Jensen n’hésita pas à aller chercher la puissance là où elle se trouvait, c’est-à-dire sous les capots des grandes berlines de Detroit, pour l’habiller d’une carrosserie conçue par les meilleurs stylistes italiens du moment.

LA NAISSANCE DE L’INTERCEPTOR : UN PROJET AMBITIEUX

La genèse de la Jensen Interceptor automobile remonte au début des années 1960, lorsque Jensen décida de remplacer sa CV8 par un modèle plus moderne, plus élégant et capable de rivaliser avec les meilleures grandes touristes européennes de l’époque. La direction de Jensen fit appel au carrossier italien Touring de Milan, la même maison qui avait habillé les Aston Martin DB4, DB5 et DB6 avec son célèbre style Superleggera, pour dessiner la nouvelle silhouette. Le résultat, présenté au Salon de l’Automobile de Londres en octobre 1966, fut immédiatement salué comme l’une des plus belles lignes de l’année.

La carrosserie de l’Interceptor est un coupé grand tourisme à deux portes et quatre places, dont la caractéristique la plus frappante est son immense vitre arrière bombée qui descend en continuité avec le hayon. Ce dispositif, totalement novateur pour l’époque sur une voiture de grand tourisme, offrait une visibilité arrière exceptionnelle et une luminosité de l’habitacle incomparable. Il conférait également à la silhouette une dynamique visuelle très particulière, avec une transition fluide entre le toit et la partie arrière du véhicule qui lui donnait un aspect à la fois élégant et légèrement tronqué, presque avant-gardiste.

La production débuta en 1967 dans les ateliers de West Bromwich. Jensen adoptait pour l’Interceptor une méthode de production artisanale, chaque voiture étant assemblée à la main par une équipe de techniciens qualifiés. Le rythme de production ne dépassa jamais quelques centaines d’unités par an, ce qui confère à chaque exemplaire un caractère unique et une qualité de finition qui reflète l’attention personnelle apportée à chaque véhicule.

LA MÉCANIQUE : LE MARIAGE DE L’EUROPE ET DE L’AMÉRIQUE

La philosophie mécanique de la Jensen Interceptor automobile repose sur un principe simple et efficace : utiliser le meilleur de ce qui existe, quelle qu’en soit l’origine géographique. Pour propulser leur grande touriste, les ingénieurs de Jensen firent le choix du V8 Chrysler, un moteur américain reconnu pour sa robustesse, sa disponibilité en pièces et ses performances généreuses. Ce choix pragmatique était cohérent avec la tradition de la maison et permettait d’offrir une mécanique fiable et puissante sans les coûts prohibitifs du développement d’un moteur maison.

La première génération de l’Interceptor, produite de 1966 à 1971 et désignée Mark I, était animée par un V8 Chrysler de 6 276 cm3 développant environ 330 chevaux. Cette cylindrée impressionnante garantissait des performances très respectables pour une voiture de grand tourisme pesant plus de 1 600 kg, avec un 0 à 100 km/h en moins de 7 secondes et une vitesse de pointe avoisinant les 210 km/h. La boîte de vitesses automatique TorqueFlite à trois rapports de Chrysler, associée à ce moteur, offrait un confort de conduite très raffiné, bien adapté aux longs voyages sur autoroute.

La Mark II, commercialisée de 1969 à 1971, apporta des améliorations esthétiques et fonctionnelles sans modifier profondément la mécanique. C’est avec la Mark III, produite de 1971 à 1976, que le moteur fut remplacé par un V8 Chrysler de 7 212 cm3, une cylindrée encore plus généreuse qui porta les performances à un niveau supérieur tout en offrant une souplesse de fonctionnement accrue. Une version SP (Six Pack) fut également proposée, dotée de trois carburateurs doubles corps qui portaient la puissance à environ 385 chevaux, faisant de l’Interceptor SP l’une des grandes touristes les plus rapides de son époque.

La transmission, le train roulant et le système de freinage furent régulièrement améliorés au fil des générations, avec l’adoption de freins à disques aux quatre roues dès les premières versions, une avancée notable pour une voiture de grande tourisme de cette époque. La direction à crémaillère assistée et la suspension indépendante aux quatre roues contribuaient à un comportement routier précis et confortable, bien adapté au caractère grand touriste de la voiture.

LA JENSEN FF : UNE RÉVOLUTION TECHNIQUE MÉCONNUE

Si la Jensen Interceptor automobile est attachante, sa variante la plus extraordinaire sur le plan technique est sans conteste la Jensen FF. Commercialisée simultanément à partir de 1966, la FF (Ferguson Formula) est une voiture qui a écrit l’histoire de l’automobile sans jamais recevoir la reconnaissance qu’elle méritait. Elle fut en effet la première voiture de grande série au monde à combiner simultanément la transmission intégrale permanente et un système antiblocage des freins, deux technologies qui ne se généraliseront sur les voitures de série qu’une ou deux décennies plus tard.

La transmission intégrale de la FF utilisait le système Ferguson développé en collaboration avec le constructeur de tracteurs du même nom, avec un différentiel central assurant la répartition du couple entre les essieux avant et arrière. Le système de freinage antiblocage, dérivé du dispositif Dunlop Maxaret utilisé sur les avions de ligne pour éviter le blocage des roues à l’atterrissage, était une première mondiale dans l’automobile de grande série. Ces deux innovations réunies sur une même voiture représentaient une avance technologique considérable sur la concurrence, préfigurant des équipements qui ne deviendront courants sur les voitures ordinaires que bien des années plus tard.

Malgré cette supériorité technique évidente, la Jensen FF rencontra un succès commercial limité en raison de son prix élevé et de sa complexité mécanique. Seuls 320 exemplaires furent produits avant l’arrêt de la production en 1971, ce qui en fait aujourd’hui l’une des voitures de collection les plus rares et les plus recherchées du monde entier, avec des cotes atteignant des sommets sur le marché des voitures classiques.

TABLEAU COMPARATIF DES VERSIONS DE LA JENSEN INTERCEPTOR

VersionAnnéesMoteur V8 ChryslerPuissance (ch)Particularités
Mark I1966 – 19696,3 litres325 chPremière série, vitre arrière bombée
Mark II1969 – 19716,3 litres330 chAméliorations esthétiques intérieures
Mark III1971 – 19767,2 litres330 chMoteur plus gros, confort accru
Interceptor SP1971 – 19737,2 litres385 chTriple carburateur double corps
Jensen FF1966 – 19716,3 litres325 ch4×4 permanent + ABS, première mondiale
Interceptor Cabriolet1974 – 19767,2 litres330 chToit découvrable, très rare
Series IV (revival)1983 – 19925,9 litres305 chRelance par Jensen Parts & Service

LE STYLE : ENTRE ÉLÉGANCE ITALIENNE ET CARACTÈRE BRITANNIQUE

L’une des grandes forces de la Jensen Interceptor automobile réside dans la réussite exceptionnelle de son design. À une époque où les voitures britanniques souffraient parfois d’un certain conservatisme stylistique, Jensen eut l’audace et la lucidité de confier la ligne de son nouveau modèle à des Italiens, conscient que les carrossiers de la péninsule possédaient une maîtrise du langage des formes automobiles sans équivalent en Europe.

Le résultat est une carrosserie qui appartient pleinement à la grande tradition du coupé grand touriste italien des années 1960, avec ses longues lignes tendues, ses proportions harmonieuses entre le capot allongé et la cabine reculée, et ce vitre arrière bombée si caractéristique qui descend jusqu’au bas de la poupe. Les surfaces sont fluides, presque sculpturales, sans les ornements superflus qui alourdissaient parfois le style des voitures britanniques contemporaines. L’ensemble dégage une impression de vitesse contenue et d’élégance sportive qui n’a pas pris une ride et qui explique l’attrait croissant que la voiture exerce sur les nouvelles générations de passionnés.

L’habitacle, réalisé avec les cuirs et les boiseries qui caractérisaient le haut de gamme britannique de l’époque, offre un espace généreux pour quatre occupants dans une atmosphère feutrée et raffinée. Les sièges avant baquets en cuir, le tableau de bord à fond de bois et la présentation soignée de chaque détail témoignent d’un artisanat dont la qualité variait certes d’un exemplaire à l’autre, comme dans toute production artisanale, mais qui atteignait parfois des sommets de savoir-faire et de finesse.

LA VIE À BORD ET LE CARACTÈRE DE CONDUITE

Conduire une Jensen Interceptor automobile, c’est vivre une expérience qui n’a pas d’équivalent exact dans l’univers des voitures classiques. Le démarrage du V8 Chrysler, avec son grondement grave et velouté si caractéristique des gros moteurs américains, annonce immédiatement la couleur : cette voiture a du caractère et ne s’en cache pas. L’accélération est souple et progressive, sans jamais être brutale, avec ce couple généreux disponible à bas régime qui est la marque de fabrique des grands V8 américains. La boîte automatique, souvent décriée par les puristes européens de l’époque, s’avère en réalité parfaitement adaptée au tempérament grand touriste de la voiture, permettant de couvrir de grandes distances dans une sérénité absolue.

Le comportement routier est celui d’une vraie grande touriste, prévue pour avaler les kilomètres d’autoroute dans un confort remarquable plutôt que pour s’illustrer sur un circuit. La direction est précise sans être nerveuse, le freinage est efficace grâce aux disques aux quatre roues, et la suspension absorbe les irrégularités de la route avec une douceur qui flatte les passagers. Sur route sinueuse, l’Interceptor se montre plus agile qu’on ne le croirait au premier abord, mais c’est sur les grands axes qu’elle révèle pleinement ses qualités, glissant sans effort apparent à des vitesses élevées avec cette stabilité et cette impassibilité qui sont le propre des grandes touristes bien conçues.

La consommation, en revanche, est à la hauteur des cylindrées en jeu : un propriétaire moderne doit s’attendre à des appétits compris entre 15 et 20 litres aux 100 km selon l’usage, ce qui constitue l’une des principales contraintes d’utilisation de la voiture au quotidien. Mais pour les collectionneurs et les passionnés qui utilisent leur Interceptor de manière occasionnelle, ce paramètre pèse peu face aux plaisirs que la voiture procure.

L’ARRÊT DE PRODUCTION ET LES TENTATIVES DE RELANCE

Jensen Motors mit fin à la production de l’Interceptor en 1976, victime d’une conjonction de facteurs défavorables parmi lesquels la crise pétrolière de 1973, qui rendit politiquement et économiquement difficile la vente de grandes touristes à moteur V8 de plus de 7 litres, et les difficultés financières chroniques de la firme, dont le modèle économique de production artisanale en petites séries était particulièrement vulnérable aux soubresauts du marché. La firme déposa le bilan en 1976 après avoir produit un total d’environ 6 400 Interceptor toutes versions confondues.

Plusieurs tentatives de relance de la marque et du modèle furent entreprises dans les décennies suivantes. La plus sérieuse fut celle conduite par Jensen Parts and Service, qui commercialisa entre 1983 et 1992 une série IV de l’Interceptor utilisant un V8 Chrysler de 5,9 litres, une version améliorée et modernisée du modèle original. Environ 14 exemplaires supplémentaires furent produits, ce qui porta le total de production à environ 6 414 unités. Des projets de relance plus récents ont été régulièrement annoncés sans jamais aboutir à une production commerciale sérieuse, laissant l’Interceptor dans le statut de voiture de collection pure qui est désormais le sien.

LA JENSEN INTERCEPTOR SUR LE MARCHÉ DES VOITURES CLASSIQUES

Longtemps sous-évaluée par rapport à ses concurrentes directes comme l’Aston Martin DB6 ou la Ferrari 365 GT, la Jensen Interceptor a connu une revalorisation spectaculaire sur le marché des voitures classiques depuis le milieu des années 2000. Les exemplaires en bonne condition originale atteignent aujourd’hui des prix compris entre 40 000 et 80 000 euros selon la version, l’état et l’historique du véhicule. Les versions SP et cabriolet, plus rares, peuvent dépasser les 100 000 euros, et les Jensen FF en état d’exception atteignent des prix bien supérieurs en raison de leur rareté extrême et de leur importance historique.

Cette revalorisation s’explique par plusieurs facteurs convergents. L’attrait croissant des collectionneurs pour les voitures britanniques des années 1960 et 1970, la disponibilité relativement bonne des pièces de rechange grâce à la mécanique Chrysler standardisée, et surtout la redécouverte par une nouvelle génération de passionnés d’une voiture au style exceptionnel et au caractère unique, contribuent à alimenter une demande soutenue. Plusieurs spécialistes de la restauration se sont spécialisés dans l’Interceptor, notamment au Royaume-Uni, offrant aux propriétaires des compétences techniques pointues et une connaissance approfondie des spécificités de chaque version.

CONCLUSION

La Jensen Interceptor automobile est une voiture qui mérite largement la redécouverte et la reconnaissance qu’elle connaît aujourd’hui auprès des amateurs de voitures classiques. Son histoire reflète celle d’une petite firme britannique audacieuse et inventive, capable de combiner le meilleur du style italien et de la mécanique américaine dans une synthèse originale et convaincante. Ses innovations techniques, notamment à travers la Jensen FF, lui ont valu une place dans les livres d’histoire de l’automobile bien au-delà de ce que ses chiffres de production auraient pu laisser prévoir. Et son style intemporel, dessiné par des maîtres de la carrosserie italienne au faîte de leur art, continue de séduire et d’émouvoir des générations de passionnés qui ne demandent qu’à être conquis par cette grande touriste britannique d’exception.

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